18 juin 2021
Alpha Oumar Kanaté

Afrique(s) : Les grands entretiens partie 1/3

Collection produite par l’Ina et Temps Noir.

Trop longtemps l’Afrique n’a eu ni visage, ni parole, ni mémoire. Sa seule histoire était celle qu’écrivaient à sa place ceux qui l’avaient fait souffrir et qui l’avaient pillée : des récits de peuples sauvages qu’il fallait éduquer, de dictatures écrasées de soleil, de catastrophes humanitaires. Comme si l’Afrique n’était pas encore assez adulte pour parler de sa propre voix. Comme si elle ne pouvait pas se dire, se raconter et nous révéler elle-même sa profonde identité.

Un proverbe africain dit : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » Les entretiens de la collection Afrique(s) racontent pour la première fois l’histoire du continent africain « du point de vue des lions ». En donnant la parole aux grands acteurs qui, de près ou de loin, ont pris part à son réveil, cette collection donne à tous l’occasion de découvrir une autre face de notre histoire commune, une autre histoire du 20ème siècle…

Définition du Mali dans ses frontières

Alpha Oumar Konaré

Le mot Mali désigne ce territoire qui pendant longtemps a connu des grands royaumes, des grands empires et qui avec la colonisation a porté un moment le nom de Haut Sénégal, Haut Sénégal-Niger, Sénégambie, et Soudan français.Le mot Mali est réapparu avec la Fédération du Mali.Quand la bataille pour l’intégration a été engagée, les fédéralistes autour du Président Modibo Keita et du Président Léopold Sedar Senghor, ont décidé de créer une nouvelle fédération, appelée fédération du Mali.Vous savez qu’au départ, en 1959, la fédération du Mali devait regrouper le territoire appelé à l’époque Soudan français, le Sénégal, la Haute Volta, et le Dahomey de l’époque.Les Mauritaniens ont été là un moment, mais par la suite la Haute Volta et le Dahomey se sont retirés, il n’est plus resté que le Soudan français et le Sénégal qui ont constitué, à partir de 1959, la Fédération du Mali.Le nom Mali c’était en souvenir du glorieux empire du Mali.Parce que et le Sénégal, et le Mali et même les autres quelque peu étaient sur l’aire que l’empire du Mali avait occupé.Donc c’était pour bien indiquer l’enracinement de ce qui était en train de se bâtir ;c’était aussi pour bien affirmer cette volonté d’intégration parce que l’empire du Mali couvrait toute cette superficie.Vous savez les frontières du Soudan avaient évolué, mais à partir de 1947, quand la Haute Volta a été reconstituée, le Soudan français, à partir de septembre 1947, a été constitué je crois en gros dans les frontières actuelles de la République du Mali.

Identité malienne

Alpha Oumar Konaré

Je ne suis pas Peul mais je ne peux pas refuser d’être Peul parce que ma mère est Peul, ma grand mère est Peul, ma femme est Peul.Les Peuls sont mes oncles, sont mes tantes.Je suis Bamanan, Bambara pour certains.Au Mali, les groupes culturels cohabitent dans l’harmonie depuis très longtemps, et dans l’histoire, je peux dire que chacun à un moment a eu à jouer un grand rôle.Vous savez que derrière le Wagadou, l’empire du Ghana, il y avait les Soninkés.L’empire du Mali, il y avait les Malinkés, les Bamanans, parce que c’est la même grande famille, les Dioulas c’est la même grande famille.L’empire Songoï, avec les Songoïs.Et par la suite, vous avez eu le royaume Bamanan de Ségou et de Kaarta, vous avez le royaume peul du Macina ;vous avez eu l’empire Toucouleur sous El Hadj Omar, vous avez eu aussi des groupes très actifs comme les confédérations Touaregs.Et chacun, dans ce vaste ensemble où la décentralisation n’était pas un vain mot, chacun a eu sa parcelle de pouvoir, pour lui-même mais aussi par rapport aux autres et en respectant les autres.C’est ce qui fait que dans cet espace-là depuis longtemps, nous savons ce que c’est qu’un grand ensemble…multiforme.Un grand ensemble pluriel.Et puis les liens de mariage ont consolidé tout le reste.Dans ma famille par exemple, vous avez tous les groupes culturels, tous les groupes ethniques du Mali, et par le fait du mariage, cela fait que depuis longtemps la nation malienne a commencé à être bâtie, a commencé à être construite.Quand vous m’avez dit maintenant «Peul», je vous ai dit «je ne suis pas Peul mais je ne peux pas refuser d’être Peul».J’aurais pu vous dire «je ne suis pas Songoï, mais je ne refuserais pas d’être Songoï».J’aurais pu vous dire «je ne suis pas Soninké, mais je ne refuserais pas d’être Soninké», parce que dans ma lignée il y a eu des mariages avec des Soninké.J’aurais pu vous dire «je ne suis pas Touareg mais je ne peux pas refuser d’être Touareg», là aussi par les diverses implications que nous avons connues au Mali.

Il y a une identité malienne qui a pu se construire tout au long des siècles.Même si, je m’empresse de le dire, l’Etat-nation n’a pas été une formule achevée.Mais je ne peux pas nier que dans cet ensemble-là nous ayons vécu ensemble, nous ayons partagé beaucoup de choses ensemble qui permettent aujourd’hui d’affirmer une identité, de découvrir des traits d’une identité malienne.Et d’ailleurs, je m’empresse de vous le dire, quand je parle du Mali aujourd’hui, très souvent je le dis : le Mali, ce n’est pas que l’espace actuel occupé par la République du Mali – il y a un peu de Mali dans le Sénégal.Comme il y a un peu de Sénégal dans le Mali.Vous avez un peu de Côte d’Ivoire dans le Mali.Comme vous avez un peu de Mali dans la Côte d’Ivoire.Vous avez un peu de Mali dans le Burkina.Comme vous avez un peu de Burkina dans le Mali.Vous avez un peu de Mauritanie dans le Mali.Comme vous avez un peu de Mali dans la Mauritanie.Vous avez un peu de Guinée dans le Mali, comme vous avez un peu de Mali dans la Guinée.Vous avez un peu d’Algérie dans le Mali, comme vous avez aussi un peu de Mali dans l’Algérie.Vous avez du Niger dans le Mali, comme vous avez dans le Niger un peu de Mali.Nous avons 7 frontières, mais en fait au-delà de ces frontières-là, du fait de l’histoire, vous avez des communautés importantes, maliennes, qui vivent dans beaucoup de pays africains, et dans ces pays-là, il y a un peu de Mali.

Le Mali dans la Deuxième Guerre mondiale

Alpha Oumar Konaré

Ca a été des moments difficiles.Nous en gardons encore le souvenir.Souvenir…c’était le temps de la mobilisation, donc ça ne laissait personne indifférent.L’administration coloniale était en branle, travaillait pour la métropole.Beaucoup d’enfants originaires de cette région ont été mobilisés.Vous savez que pour la Première Guerre mondiale, la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu plus de 80 000 Maliens qui ont été mobilisés.Et plus de 17 000 Maliens sont morts sur le front.Presque 12 000 lors de la Première Guerre mondiale, et presque 8000 lors de la Deuxième Guerre mondiale.Cela ne s’oublie pas.Parce que quand vous avez une personne qui tombe, ce n’est pas sa famille simplement qui est concernée.Comme j’ai eu l’occasion de vous le dire, il y a cette imbrication : vous touchez à une personne, une personne est concernée, mais en réalité vous avez mille familles dans toutes les régions du Mali, qui sont interpellées.Le temps de la Seconde Guerre mondiale a été aussi un temps d’épreuves.Parce que nous avons dû contribuer très fortement – je dis bien très fortement – à l’effort de guerre.Donnant de la nourriture, en fournissant du coton, pour faire des tissus, en mobilisant des ressources matérielles, et en donnant de la main d’oeuvre qui a servi dans le cadre des travaux forcés, à faire les routes.D’ailleurs vous savez qu’en 1933 par exemple, il était question d’envoyer en France à l’époque plus de 30 000 travailleurs soudanais, qui n’étaient pas des combattants, mais qui devaient venir pour construire des routes, construire des ponts, participer à l’effort de guerre.Bien sûr nous avons gardé aussi le souvenir de ces moments par le fait des Anciens combattants.Les Anciens combattants revenus avec leur prestige, avec leur savoir, jouaient beaucoup dans la vie sociale, dans la vie politique de notre région.Leurs faits de guerre bien racontés, Thiaroye, Thiaroye, Thiaroye, dont ils parlaient souvent, comme une blessure qui n’arrive pas à se cicatriser, parce que Thiaroye c’était une grande incompréhension…Vous savez Thiaroye au Sénégal c’était le centre d’accueil de tous ceux qui revenaient du front et qui étaient là avant de rejoindre leur territoire, leur pays, leur contrée.Donc des gens qui avaient fait leur part de guerre.Qui avaient accepté beaucoup de sacrifices, et qui venaient là avant de rejoindre le Mali, la Guinée, la Haute Volta à l’époque, le Niger à l’époque.

Thiaroye

Alpha Oumar Konaré

Un drame s’est déroulé à Thiaroye en novembre-décembre 1944, et particulièrement le 1er décembre 1944, parce que des promesses avaient été faites aux Anciens combattants, ils devaient recevoir des pécules en France, on leur a dit d’aller à Thiaroye et qu’ils les recevraient à Thiaroye.A Thiaroye ça a été du dilatoire…on négociait le montant à donner : «vous ne méritez pas ça ;vous n’avez pas pu justifier le temps que vous avez passé au front…»Donc avec beaucoup d’humiliations certainement de la part de certains de l’encadrement qui ne connaissaient pas les troupes, les troupes noires.Il faut dire aussi qu’à l’époque il y a des décisions qui avaient beaucoup frustré les Anciens Combattants.Par exemple les Anciens Combattants qui avaient été sur tous les fronts, à partir de 1944 on les a dégagés de certaines zones, au nom du blanchiment des troupes.Parce qu’on ne souhaitait pas que les troupes noires puissent jouer de grands rôles dans les actes de libération de la France.On voulait bien indiquer que c’est les Français qui ont libéré la France, mais sans les troupes noires.Cela a été vécu comme une espèce de frustration parce qu’à d’autres moments extrêmement importants, nos compatriotes ont été là, ont versé leur sang.Et au moment de la victoire, des batailles décisives, on les a mis de côté, pensant que c’est les Français eux-mêmes qui auraient dû être là.Donc certains sont retournés vraiment l’amertume au coeur.Donc la tension était très palpable en novembre 1944 à Thiaroye, et puis finalement ce qui devait arriver ou ce qui ne devait pas arriver est arrivé, parce que un général à l’époque, Dagnan est venu vers le 26 novembre 1944 à Thiaroye, essayer de négocier avec les Anciens Combattants qui ne voulaient pas quitter Thiaroye, qui ne voulaient pas rejoindre leur territoire avant d’avoir perçu leurs émoluments, leurs droits.Ça a mal tourné.Le général Dagnan qui était le commandant des troupes à Dakar a été pris en otage, et ceci a été considéré comme un acte de rébellion.Et le 1er décembre 1944, le général de Boisboissel, qui était le commandant des troupes Françaises en AOF a donné l’ordre de tirer sur les soldats rassemblés le 1er décembre, qui normalement devaient prendre le train et rejoindre le Soudan, mais qui, refusant d’aller dans cette direction…évidemment, les troupes mobilisées, venues d’un peu partout, ont tiré sur les soldats dans le camp de Thiaroye.Il y avait 1280 soldats qui étaient là.Evidemment il y a eu de nombreuses victimes, des centaines de blessés, 35 morts et 34 personnes qui ont été arrêtées comme meneurs.Mais ce qui s’est passé de grave, c’est que ces meneurs, le 1er décembre, ont été humiliés parce qu’on les a fait défiler pratiquement nus dans les rues de Dakar pour l’exemple.Et le 2 décembre, par la force, 500 personnes, 500 Soudanais, ont été embarqués avec des consignes fermes de surveillance, vers le Soudan Français et d’autres sont allés en Guinée, en Haute Volta, au Dahomey, et ailleurs.Evidemment, cet épisode de Thiaroye, à ce moment où la France a été libérée, où des promesses avaient été faites aux ressortissants des colonies, a fortement marqué la conscience des populations de toutes ces régions.

L’immigration malienne

Alpha Oumar Konaré

Vous savez que Kayes est au nord ouest du Mali.C’est ma ville.Kayes a été depuis toujours une zone d’émigration.Vous savez que l’émigration est presque une tradition dans cette région depuis l’empire du Ghana.Depuis Ouagadougou.Probablement au moment des grandes sécheresses que cet empire a connu.Les populations ont commencé à se déplacer.C’est devenu pratiquement une tradition culturelle.Qui participait aussi comme un rite d’initiation pour les jeunes qui allaient loin apprendre, se former, avoir les moyens de vivre.Devenir homme.Par la suite, cette région a fourni de nombreux travailleurs comme Navétanes, dans les champs d’arachides du Sénégal.Mais avec la balkanisation de l’AOF, l’éclatement de la Fédération du Mali, le système de navétanat a connu une rupture, une interruption.Et à partir de ce moment-là, les voies de la France ont été ouvertes.Parce que depuis toujours ces régions ont été en contact avec le Sénégal et la France.N’oubliez pas, n’oublions pas que la voie de pénétration française au Soudan, c’est par l’ouest, c’est par Kayes.Et puis bien sûr cette région, à cause de la sécheresse, à cause justement de la rupture avec le Sénégal a connu beaucoup de difficultés économiques qui expliquent aussi en grande partie le départ des jeunes.Vers la Côte d’Ivoire, vers le Libéria, vers la Sierra Leone, et quand il y a eu des difficultés dans ces zones maintenant vers l’Europe, et particulièrement vers la France.

Enfance et éducation

Alpha Oumar Konaré

Mon père était maître d’école, peut-être le plus beau métier.Ma mère était ménagère.Ménagère, une tâche qu’elle accomplissait avec beaucoup de dévouement, beaucoup de générosité.Je suis né dans une famille où rien ne nous a manqué à mes frères, soeurs, et moi-même.Pas dans le luxe, mais nous n’avons jamais dormi le ventre vide.Et nos portes ont toujours été largement ouvertes.J’ai eu cette chance d’avoir été choyé par mes parents.Parce que Alpha, Alpha Oumar, j’étais l’homonyme de l’oncle disons du petit père de ma grand-mère.Ma grand-mère, la mère de mon père, qui comptait beaucoup dans la vie de cette famille.A cause de cela, j’ai été bien choyé.Je n’étais pas le dernier-né, non, parce que je suis d’une famille très nombreuse, polygamique, mais qui a vécu dans la quiétude, qui vivait, disons, dans le cadre d’une culture monogamique.Nos mamans étaient des soeurs, elles travaillaient bien ensemble, elles vivaient bien ensemble.Je n’étais pas l’aîné non plus, j’étais le quatrième garçon de ma mère.Parce que ma mère a eu 9 enfants, tous des garçons.Je suis devenu le quatrième, en fait je suis le cinquième.Le quatrième n’a pas survécu – c’était mon aîné direct.Et je dois vous dire que jusqu’à ce jour, j’ai une soif de frères aînés, bien que j’en avais trois autres.Mais celui qui venait juste avant moi, il s’appelait Mbouye, il est mort à l’âge de 5-6 ans, d’otite.Vous savez, c’étaient des maladies à l’époque qui tuaient.La varicelle, la variole, faisaient beaucoup de ravages parmi les enfants.Donc mon frère aîné Mbouye, décédé à l’âge de 5-6 ans, quand j’avais trois ans.Donc à peine je le connaissais.Encore aujourd’hui, quand je pense à lui, je vois simplement une silhouette à mes côtés me tenant par le bras.Et à 60 ans, j’ai encore une grande nostalgie de ce frère qui me manque, je dois le dire.Dans toutes mes fonctions, tous les détours que j’ai eu à faire dans la vie, j’ai toujours ressenti ce besoin de frère.Peut-être que ce besoin s’apaisera le jour où, peut-être je le souhaite, le jour où, je le souhaite, un de mes enfants ou de mes petits-enfants donnera à son enfant le nom de Mbouye.Peut-être qu’Mbouye revivra à travers eux.

L’Indépendance du Mali

Alpha Oumar Konaré

En 1960 nous étions très éveillés.Nous participions à notre façon à la vie politique.Nous avons vécu des moments très intenses.Déjà avant 60 avec la bataille pour le référendum, le «non» a été un des grands moments parce que les jeunes se sont mobilisés pour l’indépendance, notamment le Parti Africain pour l’indépendance, le PAI.Les élèves, étudiants, étaient fortement mobilisés pour le non.Donc en 1958, il y avait une forte ébullition dans l’ensemble du pays.Et puis il y avait la Guinée indépendante.Vous savez, l’indépendance de la Guinée a fortement marqué.C’était un moment d’orgueil, de fierté pour nous tous.Et sur ces entrefaites, la bataille pour la Fédération du Mali est intervenue, et là aussi, beaucoup de mobilisation populaire.Pour la Fédération du Mali, pour l’indépendance de la Fédération du Mali.Et puis quand l’éclatement du Mali est survenu c’était un drame.Nous avons vécu ça avec beaucoup de douleur, mais ça a été aussi un grand moment de mobilisation, de rassemblement autour de nos leaders.J’avais 14 ans mais j’étais mûr.Comme tous ceux de ma génération ;nous participions aux mobilisations dans les rues.Quand il y avait des grands rassemblements, des meetings, nous étions là.Quand il y avait les investissements humains, nous étions là.Les investissements humains, pour faire les routes ;les investissements humains, pour les grands chantiers, nous étions là.Et je me souviens quand la délégation du président Modibo Keïta qui avait été à un moment séquestré à Dakar, en août 1960, a pris le chemin du Soudan par le train, de Dakar à Bamako, tout au long du rail, ça a été de fortes mobilisations, et nous les jeunes, nous étions là, très curieux, très enthousiastes et très concernés par ce qui était en train de se passer.Nous n’étions pas que de simples spectateurs croyez-moi, déjà nous avions le sentiment que ce qui se passait c’était pour nous et que nous prendrions la relève.Et nous allions écrire le reste de l’histoire.

Le métier d’enseignant

Alpha Oumar Konaré

Je ne sais pas si je pourrais faire un autre métier qu’enseignant !Le plus beau titre que j’ai encore aujourd’hui, je ne dirais pas instituteur – parce que je l’ai été à un moment : j’ai enseigné dans des petites classes, j’ai eu cette chance extraordinaire d’avoir enseigné au niveau de l’école primaire, au niveau des lycées et jusqu’à l’université.Mon plus beau titre, je ne dirais pas professeur, parce que c’est après que je suis devenu professeur, mais dans le professeur et dans l’instituteur, il y a le maître d’école.Ma plus grande fierté et mon plus beau titre restent celui de maître d’école.Et je le conserve aussi un peu pour mon père, parce que mon père nous a beaucoup marqués.Et pour mon père le métier d’enseignant était un sacerdoce.Vous savez, dans ma famille, on ne pouvait pas critiquer un enseignant, parce que critiquer un maître d’école, c’était critiquer le père et c’était inconcevable.Et par le fait que le père était maître d’école, tous les maîtres d’école sont devenus mes pères.De ce fait j’ai été aussi marqué fortement par une génération de jeunes maîtres, très dynamiques, je dis bien très dynamiques, très fougueux, très déterminés, très enthousiastes.Le père, mes maîtres d’école, m’ont beaucoup marqué et je ne crois pas que j’aurais pu faire un autre métier que celui d’enseignant.Et je rends grâce à Dieu de m’avoir donné cette possibilité.Vous savez, simple détail, j’ai pris mes fonctions pour la première fois en 1964.En 1964, c’est l’année même où mon père est parti à la retraite.Je me souviens de la cérémonie qu’on a organisée pour célébrer son départ à la retraite.J’étais jeune maître, et je commençais ma carrière et pour moi c’était une lourde responsabilité : suivre le chemin du père, continuer sa mission, et s’inspirer de son exemple.Parce que notre père nous a beaucoup marqués, par le respect qu’il avait pour les autres, et par le respect dont il a joui, partout où il a été.

Le choix de l’action politique

ALPHA OUMAR KONARÉ

Vous savez, mon père s’est toujours beaucoup méfié de la politique.S’est méfié de la politique, évidemment il accomplissait son devoir de citoyen, il votait.Il avait beaucoup d’amitiés dans tous les partis politiques, tous les responsables de l’époque : le président Mamadou Konaté, Fily Dabo Sissoko, le président Modibo Keïta et beaucoup d’autres avaient beaucoup de respect pour mon père.Et tous venaient dans notre famille.Mais le fait que mon père n’était pas dans l’activisme politique s’expliquait par plusieurs choses.Parce que pour mon père le métier d’enseignant était un sacerdoce.Il estimait qu’il n’avait pas à influencer les jeunes par des choix à lui.Donc à cause de son métier il n’a pas voulu s’engager d’une certaine façon.Et ensuite je pense qu’avec le temps, les premiers moments de la politique passés, il a vu les volte-face, les changements, et lui, comme beaucoup d’autres, ont pu se dire «ah les politiciens, ils peuvent mentir, ils reviennent sur leurs idées», et mon père n’était pas de cette trempe.Mon père ne pouvait pas concevoir qu’on donne sa parole et qu’on la change, mon père ne pouvait pas concevoir qu’on dise une chose et qu’on ne la fasse pas.Je pense que c’est à cause de tout ça, pour un homme de sa génération il ne s’est pas engagé, bien que beaucoup de propositions lui ont été faites par tous les partis pour qu’il assume des mandats.Alors pourquoi moi, malgré cela, j’ai fait de la politique ?Je pense que l’engagement social de mon père nous a beaucoup marqués.Et j’ai compris que le temps qui était le nôtre ne pouvait pas simplement se contenter d’un engagement social, et qu’il fallait l’action politique pour que les grandes valeurs de justice, de solidarité, de liberté, de partage, de respect mutuel pour lequel nous nous battions, nous puissions les concrétiser.Etre au service des autres, partager avec les autres, a été aussi un combat de mon père.Au-delà de l’action sociale, j’ai pensé que l’action syndicale – être avec les autres pour défendre nos intérêts, être avec les autres pour faire avancer la société – c’était important.Mais j’ai compris qu’au-delà du syndicalisme il fallait être dans le pouvoir pour assurer de véritables transformations.C’est pourquoi je suis venu à la politique.Je n’ai jamais considéré que c’était une contradiction avec le choix de mon père.Mais en venant à la politique, je devais garder en mémoire certaines des grandes valeurs de mon père : probité, honnêteté, gestion rigoureuse des deniers publics, être à l’écoute de ceux qui sont diminués, essayer d’apporter des réponses à leurs préoccupations, les respecter, être solidaire, avoir un sens de la justice fortement développé.

La conscience historique de l’Afrique

ALPHA OUMAR KONARÉ

Je suis devenu archéologue parce que je m’étais engagé …à valoriser l’histoire de notre pays.Parce que pour moi l’histoire était à la base de toutes les connaissances.Pour moi, connaître son pays, connaître les hommes de son pays, c’était la première condition pour pouvoir cheminer avec eux, pour pouvoir assurer les transformations indispensables.Je ne crois pas qu’on puisse changer quoi que ce soit dans un pays si on ne connaît pas le pays, si on ne connaît pas l’histoire des pays, si on ne connaît pas la sociologie des pays, si on ne connaît pas les relations que les citoyens tissent entre eux.C’est pourquoi je me suis engagé dans la connaissance de l’histoire.Au-delà de la simple connaissance de l’histoire, dans l’enseignement de l’histoire.Parce que pour moi l’Afrique avait besoin de restaurer sa conscience historique.L’Afrique ne peut se réaliser que par des citoyens.Et des citoyens qui ne connaissent pas leur pays, qui n’ont pas une conscience historique nette de leur pays, ne peuvent pas être des agents de transformation, ne peuvent être que des sujets qui subissent.Et quand je me suis lancé dans la connaissance de l’histoire, dans la transmission de l’histoire, dans l’enseignement de l’histoire, j’ai vu que cette histoire enseignée dans les écoles était l’histoire enseignée selon des approches de l’Occident.De l’Europe.Cette histoire était conçue à partir des documents écrits.Et l’histoire écrite est tardive chez nous.Au départ, c’était des documents arabes, mais par la suite, avec l’avènement de la colonisation, c’était l’écriture latine classique.Et une bonne partie de l’histoire de notre pays n’était pas écrite.Et la tendance au début, c’était de dire qu’il n’y avait d’histoire que l’histoire écrite – ce qui était faux, parce que dans mon milieu, nous apprenions l’histoire de bouche à oreille.Nous apprenions l’histoire dans les rites d’initiation, au moment des grands rassemblements, les mariages, et beaucoup d’autres fêtes familiales étaient des occasions d’apprendre l’histoire.Donc il y avait une histoire orale, qui était difficile à déchiffrer, d’autant plus que les historiens classiques modernes africains n’étaient pas nombreux.Mais avec l’avènement de l’indépendance, il y a toute une génération d’historiens qui ont valorisé les traditions orales.Mais malgré l’émergence, la mise en valeur des traditions orales, nous avons fait le constat que cela ne suffisait pas à aborder totalement l’histoire africaine et qu’il fallait interroger les documents matériels.C’est ce qui m’a amené à aller vers l’archéologie, pour nous donner plus de chances d’avoir des points de vue plus complets de l’histoire de notre pays et de notre continent.Aujourd’hui, pour écrire une véritable histoire africaine, il faut incontestablement les documents écrits, qu’il faut aborder de façon critique, il faut les sources orales, parce que c’est l’oralité qui est à la base de notre culture, mais il faut aujourd’hui aussi les sources archéologiques pour pouvoir avoir aussi un aperçu complet de l’histoire de nos régions et nos peuples.Ah la Pologne, c’est une belle histoire !Parce que d’abord j’ai eu la chance de rencontrer des historiens et archéologues polonais qui travaillaient sur l’empire du Mali, qui étaient à la recherche d’une des capitales de l’empire du Mali, Niani.Donc quand j’ai formulé le voeu de faire des études d’archéologie, quand on m’a conseillé – j’ai été soutenu par de grands professeurs français et africains : le professeur Robert, le professeur Jean Davis, le professeur Gibril Tamseriane, le professeur Kiserbo qui m’ont beaucoup encouragé -, j’ai fait le choix de faire des études d’archéologie.Et voyez vous, je devais aller en Israël pour faire ces études, à l’université hébraïque de Jérusalem, tout était presque au point, mais il y a eu la guerre des 6 jours, il y a eu la rupture des relations diplomatiques, et mon voyage et celui de ma femme en Israël a été annulé à cause de cela.Et sur les faits, la Pologne a offert des bourses d’étude au Mali, et je savais qu’il y avait cette équipe polonaise qui faisait des études d’archéologie dans notre région.Voilà comment je suis allé en Pologne, un certain jour de septembre 1971, mon épouse et moi.Et puis bien sûr j’étais très heureux d’aller en Pologne pour ces études d’archéologie.Mais croyez-moi, le jeune que j’étais à l’époque, très enthousiaste, très militant, était très heureux d’aller dans un pays socialiste.Et je crois que le fait d’avoir vécu dans ce pays-là a été aussi une bonne formation pour moi parce que ça m’a permis d’avoir quelque peu les pieds sur terre.Parallèlement à mes études d’archéologie, mon épouse aussi a parachevé ses études d’histoire parce que à l’époque à Varsovie il y avait une bonne équipe d’africanistes.Parce que les premières années de l’indépendance, les pays de l’est ont beaucoup mis l’accent sur la connaissance de l’Afrique, de l’histoire africaine.

entretiens.ina

Partie 1/3